Daoud, tout comme Sansal et Zaoui sont des phares dans l’obscurité - Djemila Benhabib
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18 Mar Daoud, tout comme Sansal et Zaoui sont des phares dans l’obscurité

Dans son nouveau livre Après Charlie, qui vient de paraître en France (édition (H&O), Djemila Benhabib lance un véritable appel du cœur : «Laïcs de tous les pays mobilisez-vous».

 

– Pourquoi avoir ressenti la nécessité de reprendre la plume après l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015, votre livre paraissant après les massacres du 13 novembre 2016 ?

 

J’ai toujours été sensible à la force des idées et à la brutalité déployée pour les étouffer. Lorsque la conférence de Mouloud Mammeri a été interdite en 1980, j’avais 8 ans et j’habitais à Oran. Bien entendu, je ne comprenais pas grand-chose à cette affaire. Néanmoins, interdire une parole libre me paraissait déjà suspect. J’ai grandi dans une famille de militants de gauche entourée de militants dévoués.

 

Eliminer les porteurs d’espoir qu’ils se nomment Alloula, Djaout, Fardeheb, Charb, Cabu ou Wolinski m’est insupportable. Ma responsabilité première dans ces circonstances était de décrypter l’absurde et de jeter des ponts entre le «ici» et le «là-bas». L’oubli et la résignation étant la pire des trahisons. Surtout, ne pas se taire. Parler encore et toujours comme l’évoquaient Djaout et Charb.

 

– En lisant votre livre, on a l’impression d’entrer dans un cauchemar que vous résumez dans ces lignes : «Je me suis cognée à un mur, celui de l’aveuglement, de l’ignorance et de la lâcheté» A quoi bon prendre des coups ?

 

L’histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Il y a deux façons de l’appréhender : la subir ou y participer. La dernière posture n’est pas de tout repos. Lorsqu’on est habité par une conscience, on se doit d’agir. Pour ma part, je le fais avec les mots et la parole. L’idée centrale de la citation que vous évoquez c’est la censure qui existe bel et bien dans les démocraties occidentales s’agissant des débats entourant l’islam.

 

Il y a une détestable police de la pensée qui a fait sa niche au sein de la gauche communautariste et qui considère que toute critique de l’islam relève du racisme et de la xénophobie. Cette pensée a fait son chemin dans les universités, les médias, les groupes féministes, les syndicats et les partis politiques. Elle ne reconnaît pas l’universalité de l’être dit musulman. Elle voit en lui tout au plus un être dominé dont elle se donne pour mission de le défendre.

 

Pour cette gauche communautariste, cet être doit être pensé exclusivement sous la lorgnette du religieux. Ce qui relève d’une méconnaissance profonde des aspirations à la modernité des peuples de la région, à commencer par les luttes d’indépendance nationale. Souvenez-vous de nos moudjahidate de la guerre de Libération. Leur souci était notre émancipation politique. Aujourd’hui, résister c’est porter avec fierté cet héritage, le transmettre à nos enfants et proclamer haut et fort que la religion ne doit pas interférer dans le champ politique.

 

– Il y a l’islam et l’islamisme. Comment est-on, selon vous, passé de l’un à l’autre, alors qu’aujourd’hui une différence est médiatiquement établie entre la barbarie intégriste et l’islam qualifié de paisible ?

 

L’islamisme, c’est la fusion du politique et du religieux mais pas seulement. C’est d’abord et avant tout l’idée que l’on se fait de l’homme et de sa contribution dans la cité. Pour faire court, les islamistes qu’ils soient «fréristes» ou djihadistes prétendent que tout a été dit et écrit dans le Coran et la sunna. Il ne nous reste qu’à appliquer ce qui est contenu dans ces textes dits sacrés. Le reste, c’est-à-dire, l’innovation, la création, les sciences, les arts, la culture, la littérature relèvent de la bid’a qu’il faut combattre par tous les moyens, quitte à assassiner les créateurs et les penseurs. En ce sens, les islamistes incarnent un projet mortifère.

 

A cet éclairage philosophique, il faut bien entendu y ajouter des éléments d’ordre géopolitique pour fermer la boucle. Le fait est que l’islam politique a gagné du terrain à partir des années 1980 en raison de la crise des Etats-nations, de la révolution islamique iranienne, du dynamisme de l’Arabie Saoudite et de sa diplomatie du portefeuille. Dans ces conditions, la parole des démocrates devenait de moins en moins audible.

 

L’administration américaine, qui s’est alliée aux djihadistes en 1979 en Afghanistan, a créé les conditions objectives de la naissance d’Al Qaîda avec la première guerre du Golfe en 1991 et a permis l’ascension d’une second monstre, Daech, après l’invasion anglo-américaine de l’Irak en 2003.

– Vous rendez hommage à l’Algérie victime du terrorisme et aux amis perdus sous les balles assassines. Est-ce la montée mondiale de l’intolérance qui fait remonter cette période en vous ?

 

Comprenons-nous bien, le terrorisme n’est pas le simple fait de la montée de l’intolérance. C’est plus que ça. C’est la légitimation religieuse de l’exécution politique. De l’attentat-suicide, à l’assassinat du journaliste, à la lapidation de la femme adultère ou à la pendaison de l’homosexuel, nous sommes face à un processus de déshumanisation des masses pour asseoir une hégémonie planétaire qui nous rappelle exactement les mêmes précédés utilisés par les nazis pour contraindre et aliéner.

 

Daesh ce n’est pas seulement la barbarie en Syrie et en Irak. Daesh, c’est le refus de l’autre, la détestation des femmes, la diabolisation de la mixité, la guerre au savoir et à la connaissance, l’impossible acceptation de l’homosexualité, le rejet de la philosophie, du cinéma et de la littérature.

 

Daesh, c’est le «fascisme théocratique», comme l’écrivait Djaout qui décrivait merveilleusement bien le chaos créé par les «idéologues de l’exclusion et de la mort». En revisitant son œuvre pour les besoins de cet ouvrage, j’ai le sentiment qu’il nous raconte le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Est-ce cela que l’on appelle un visionnaire ? Sans doute. Il faut à tout prix que ses livres soient lus par le plus grand nombre, tout comme ceux de Mimouni et de Djebbar.

 

– Dans votre combat contre l’obscurantisme, n’éprouvez-vous pas de la lassitude ?

 

Je suis davantage habitée par une force tranquille que par une forme de lassitude. Car la prise de conscience est réelle face à la menace islamiste. Elle ne vient pas forcément de là où on l’attend. Elle survient souvent de l’ombre à travers les voix de citoyennes et de citoyens prêts à affronter le déni d’une classe politique trop occupée à des calculs électoralistes. Ces gens-là me donnent de l’espoir et leur résistance me touche particulièrement. Je leur dois beaucoup, qu’ils soient au Québec, en France, en Algérie ou ailleurs. Il n’y a qu’à travers la mobilisation citoyenne que la résistance est possible.

 

– Kamel Daoud a eu face à lui un mur d’intellectuels qui lui ont conseillé de peser ses mots dans la critique de la société musulmane, pour ne pas éveiller les vieux démons des extrémismes populistes de droite anti-musulmans. Qu’en pensez-vous ?

 

Soyons honnêtes, ce n’est pas ce que j’entends par un «mur d’intellectuels». Des universitaires pétitionnaires qui ne supportent pas la pensée d’un homme libre nous renseignent sur leur incapacité à saisir le réel et à participer au débat d’idées. Ces universitaires ont perdu tout contact avec la réalité. Je leur conseille de marcher dans les rues du Caire ou d’Alger, ne serait-ce que quelques minutes pour saisir des attitudes qu’aucun livre aussi puissant soit-il ne parviendra jamais à rendre. Car en définitif, comment traduire en mots l’humiliation quotidienne du corps souillé par des mains pestiférées ?

 

Comment rester insensible à cette atteinte profonde à la dignité humaine ? De quoi a besoin le monde islamique à l’heure actuelle, de plus de liberté ou de moins de liberté, là est la question ? Daoud agit et écrit en homme libre. Il pourfend l’étalage ostentatoire de la religion et replace l’Algérien ainsi que sa dignité au centre de nos préoccupations. Plus encore, il nous projette dans l’histoire et dans l’universel. Il reprend à son compte la célèbre citation d’Aragon : La femme et l’avenir de l’homme. Oui, la femme est l’avenir du monde musulman ! Daoud, tout comme Boualem Sansal et Amin Zaoui, pour ne citer que ceux-là, sont des phares dans l’obscurité. Ils sont notre honneur.

Walid Mebarek

Via El Watan

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