Je vous remercie - Djemila Benhabib
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JE VOUS REMERCIE

Chères amies, chers amis,

Je vous dédie ces quelques lignes en toute amitié en guise de ma profonde reconnaissance pour votre fidélité. Depuis le moment de la parution, en 2009, de mon premier livre, Ma vie à contre Coran, au Québec d’abord puis en France et en Algérie par la suite, vous n’avez cessé d’être à mes côtés. Vous m’avez adoptée dès mes premières apparitions publiques. Plus encore, je me suis sentie appartenir à une véritable famille d’idées. Je suis allée spontanément à votre rencontre, ici et là, dans différents pays pour participer avec bonheur à plusieurs événements, découvrir bon nombre de réalités et partager la mienne. Sans cette complicité, mon engagement n’aurait jamais abouti et cette aventure que constituent l’écriture et la prise de parole n’aurait pas eue la même saveur. Alors, permettez-moi de vous remercier sincèrement et de vous saluer chaleureusement.

 

Merci du fond du cœur!

Construire une perspective humaniste, laïque et féministe

Vous avez certainement remarqué, dès vos premières lectures, que mes écrits sont tranchants. Autant l’assumer, je ne suis pas la femme du « juste milieu ». Je revendique la liberté d’une façon excessive. Je ne suis pas douée pour les compromissions. Surtout, lorsqu’il est question des droits des femmes et de leur liberté. Celle de leurs corps et celle de leur tête. Il va s’en dire que les deux vont ensemble. Mon raisonnement est simple. Je n’ai pas honte d’être née femme. Je n’ai pas à m’en excuser. Je n’ai pas à m’en cacher. Je n’ai pas à porter en moi cette « culpabilité originelle» assénée à longueur de sermons, depuis des temps immémoriaux. D’ailleurs, il suffit de jeter un coup d’œil sur l’état du monde actuellement pour saisir que le meilleur étalon de mesure de la démocratie des États est bien la condition des femmes.

 

Une autre de mes convictions profondes réside dans le fait qu’en démocratie ce n’est pas aux religions de dicter la loi. Tout accommodement allant dans ce sens est un renoncement à l’héritage des Lumières. Je refuse de vivre dans un État qui crée deux catégories de citoyens : ceux à qui l’État reconnaît des privilèges au nom de leurs convictions religieuses et les autres, ceux qui se soumettent à la loi universelle sans rien demander à personne. Je rejette l’idée selon laquelle les valeurs universelles de liberté, d’égalité et de justice n’existent pas et qu’ils devraient donc être modulées par la culture et la religion de chacun comme le défendent le multiculturalisme et sa version un peu plus édulcorée (hypocrite), l’interculturalisme. Ceci reviendrait à défendre l’idée qu’en Iran, par exemple, il serait acceptable de marier une fille à l’âge de 12 ans tout comme il serait  permis de l’exciser au Mali alors qu’en Arabie saoudite il serait tout aussi convenable de lapider une femme adultère. Pour les universalistes, aucune de ces situations n’est acceptable.

 

Je reste fortement attachée à l’idée selon laquelle les humains sont égaux en dignité d’où ma volonté de mettre constamment de l’avant ce que nous avons en commun, c’est-à-dire notre humanité. L’égalité n’est pas un « ordre naturel », il engage la puissance publique; c’est-à-dire nous toutes et tous à travers des choix de société. Seul un État laïque est en mesure de garantir l’égalité de traitement entre les citoyens ayant des options spirituelles, philosophiques et religieuses diverses. Mais ceci n’est pas tout. Nous devons miser sur la culture et l’éducation pour que cette « égalité de droit » devienne une « égalité de fait ».  

 

Certes, les analyses que je présente dans mes livres mettent l’accent sur l’énormité de la tâche que nous avons à accomplir ensemble. Il ne suffit pas de mettre un couvercle sur la marmite pour éviter les débordements. Cependant, ma démarche ne vise pas à nous décourager collectivement. Bien au contraire, je demeure convaincue que nous sommes en mesure de construire une perspective humaniste, laïque et féministe d’un bout à l’autre de la planète. En réalité, tout est encore possible, pour autant que l’on prenne au sérieux la menace de l’islam politique et que l’on comprenne les véritables enjeux et les dynamiques géopolitiques qui sous-tendent sa fulgurante progression. Cette prise de conscience ne se fera pas sans l’implication des musulmans qu’ils soient croyants ou non croyants. En leur sein, des voix laïques s’élèvent pour défendre un idéal humaniste, je salue leur courage. Au printemps 2016, j’ai entrepris une tournée européenne, dans la foulée de la publication de mon quatrième ouvrage, Après Charlie, laïques de tous les pays mobilisez-vous! qui m’a bien fait comprendre l’urgence, maintes fois répétée, de mettre en commun nos expériences, reconnaissant par le fait même que les stratégies des islamistes sont partout les mêmes. Bref, ces derniers sont d’une redoutable efficacité alors que nous, nous avançons en rangs dispersés.

Rompre le silence face à l’islam politique 

J’ai rompu un long silence après des années de deuil. Un jour, j’ai découvert des mots que je n’avais jamais osé prononcer. J’ai réalisé alors que la douleur n’avait été qu’un long chemin vers l’écriture. Car les mots sont un antidote à la peur ; ils peuvent nous aider à accomplir des prouesses dont nous ne nous serions pas crus capables. Je ne sais si on peut guérir de ses blessures. Je sais, par contre, qu’on peut grandir de ses douleurs. Je continue d’être, aujourd’hui, le prolongement de ce que j’ai toujours été : une enfant curieuse et insoumise. Je refuse de mentir sur ce que j’ai vécu. Je sais ainsi que l’avancée des voiles islamiques, c’est le recul de la démocratie et la négation des femmes. Je suis convaincue que l’islam politique n’est pas une simple dérive fondamentaliste mais un mouvement totalitaire qui a pour visée d’engloutir le monde après avoir avalé la démocratie. Pour le décrire, Tahar Djaout, notre premier journaliste martyr, en Algérie, employait le concept de « fascisme théocratique ». C’était au début des années 1990. En vous adressant ce message, j’ai une pensée émue pour toutes celles et tous ceux que nous avons perdus en cours de route, en Algérie, puis malheureusement ailleurs ces dernières années. Je ressens à leur égard une dette incommensurable.

 

Alors que faire, mes ami.e.s, face à la barbarie toujours prête à reprendre du poil de la bête? La combattre!  Je le fais à travers ma plume. Néanmoins, pour ceux qui s’acharnent à maintenir les sociétés dans le sommeil des origines, le simple fait d’interroger le texte coranique est un acte de dissidence. Écrire contre leurs velléités obscurantistes n’est pas sans risque. S’approprier son « je » est une hérésie. Lorsque les mots sortent du ventre d’une femme, la condamnation est double. Que crève l’écrivaine! L’exercice de l’esprit critique provoque chez ces marchands de la mort des réactions extrêmement violentes. Tout cela sans qu’ils n’aient lu ne serait-ce qu’une phrase du livre en question. Qu’importe ! Il faut éliminer celle par qui les mots deviennent contre toute attente une volonté d’exister loin des dogmes et des certitudes assénées. Parce que les mots ne sont pas que des mots. Ils sont autant de cris de révolte. Parce qu’écrire devient un acte de résistance. Je l’ai su depuis les balbutiements de cette aventure. J’ai saisi, alors, toute la portée de l’expression de Kateb Yacine : « Une femme qui écrit vaut son pesant de poudre ».

Je suis toujours Charlie !

Aussi, je reconnais volontiers que mes écrits peuvent susciter un malaise voire un rejet, surtout parmi les personnes convaincues qu’elles sont nées pour le meilleur et que le pire ne les concerne pas. Le malheur? C’est là-bas. Jamais ici. C’est l’affaire des autres, ces malchanceux qui vivent dans des contrées, disons lointaines pour rester polie. Il y en a encore qui s’imaginent que la mondialisation est un interminable party de gastronomie! Et puis, le malheur? Quelle exagération! Surtout, pas d’amalgame ! Ne soyez pas « alarmistes » ! Et un matin, entre deux gorgées de café, on réalise que le malheur n’a rien de la fable venue d’ailleurs. Qu’il est ce mal durablement installé dans le ventre mou de notre démocratie, à notre insu. Le terrorisme islamiste nous rappelle, chaque jour, que la planète entière est exposée à une menace qui défie la notion même de frontière. Alors, une foule d’interrogations surviennent. Quand tout cela a-t-il commencé? Comment se fait-il que nous ne l’ayons pas vu venir? Où étions-nous? Où avions-nous la tête?

 

Vous le savez mieux que quiconque mes ami.e.s, sur le long chemin tortueux de la liberté les obstacles sont nombreux. En plus des nazillons verts, il faut compter aussi avec l’esprit munichois de notre époque délétère et le chassé-croisé des extrêmes. En Europe, dans le flanc gauche du spectre politique, on retrouve une frange communautariste prête à toutes les reculades pour autant que la « paix sociale » soit « garantie » (mais à quel prix et jusqu’à quand?) alors qu’à l’extrême droite on fantasme sur un face à face « islam » contre « chrétienté ». Je dois admettre en toute sincérité que la pire des trahisons est venue de la gauche, ma propre famille politique. Je m’en explique.

 

Ceux qui après la boucherie de Charlie Hebdo ont continué de marteler, non sans gêne, cette insupportable vocifération à l’effet que les tueurs n’étaient pas vraiment les « vrais » coupables, ceux-là portent la responsabilité morale de ce crime abject. Si le fait de ne pas nommer les assassins est un scandale en soi, escamoter leur responsabilité dans cette hécatombe en est un autre. Et le mensonge indéfiniment prolongé n’est-il pas la plus grande des injures, la pire des impostures ? Que n’avons-nous pas entendu de la bouche des capitulards ? Vous avez l’esprit Charlie, c’est que vous souffrez d’une phobie. Vous avez manifesté le 11 janvier ? Vous êtes un raciste refoulé. Vous croyez en la liberté d’expression? Vous êtes xénophobe. Vous êtes contre le voile islamique ? Vous êtes les deux. C’est le jackpot ! Bref, si vous pensez mal, vous êtes forcément un « phobe » de quelque chose. Tiens, un islamophobe! On a beau rappeler à toutes ces « âmes charitables » qu’une bonne partie de la rédaction de Charlie a été décimée à la kalachnikov en plein cœur de Paris, leurs consciences ne sont aucunement ébranlées. Et alors? Alors, il faut accommoder « l’islam », suggèrent-ils. Ah! Mais lequel ? Le bigotisme islamique – dont l’équivalent catholique est indécent aux yeux de cette gauche bobo – c’est bon pour les musulmans! Voilà de quelle façon cette gauche prétendument antiraciste a distillé une forme insidieuse de racisme faisant voler en éclats l’égalité républicaine et reprenant à son compte la recette indigeste des « accommodements » à la canadienne.

Nous ne pouvons compter sur personne d’autre que sur nous-mêmes

Vous vous en doutez mes ami.e.s, les choses n’ont pas été simples pour moi. J’ai traversé des moments terriblement difficiles. J’ai connu d’immenses peines. J’avais le cœur « gros comme ça ». J’avais à tout le moins quelques bonnes raisons de me vautrer dans le silence. Il n’en a rien été. Je reste toujours habitée par le brûlant désir de dire et l’urgence d’agir. Je reste convaincue qu’il n’est pas moins urgent aujourd’hui qu’il y a trois siècles de lutter contre la censure et le fanatisme. Les défis de ce début de siècle nous imposent une lucidité et un engagement encore plus grands que par le passé. Force est de reconnaître que dans ce combat nous ne pouvons compter sur personne d’autre que sur nous-mêmes si tant est que l’on admette une simple évidence: un manque cruel de courage et de vision domine une bonne partie de nos classes politiques trop occupées de calculs électoralistes alors que nos systèmes médiatiques dominants sont de plus en plus étouffés par le déni et trop enclins à la sacralisation de l’instantané, abandonnant par le fait même nos concitoyens aux mains de forces occultes sinon obscurantistes.

 

Au Québec et au Canada, la stratégie islamiste des petits pas a porté ses fruits. Leurs victoires sont édifiantes y compris sur le terrain juridique. Un couple de  Tunisiens salafistes a traîné en justice Mihai Claudiu Cristea, journaliste et éditeur du mensuel Les immigrants de la Capitale pour avoir pris une photo d’eux au marché aux puces de Saint-Foy, le 10 juin 2012. Quelques jours plus tard, le cliché est publié dans l’édition de juin pour accompagner un reportage plutôt sobre et factuel, coiffé du titre « Choc visuel et stupeur au Marché aux puces de Sainte-Foy ». À la suite de quoi, le couple a intenté une poursuite réclamant la somme de 150 000 $ en évoquant pêle-mêle la « perte de la jouissance de la vie » et l’« atteinte aux libertés fondamentales de religion et d’opinion » entre autres. Sans avocat et sans grands moyens, Mihai Claudiu Cristea a affronté cette machination presque seul et dans un grand silence médiatique. Le 23 septembre 2015, la justice l’a condamné à payer 7 000 $ de « dommages moraux » au couple pour avoir publié la fameuse photo sans leur consentement. Le juge a refusé de tenir compte de l’argument de l’intérêt public. Le droit à l’image pour une personne dont le public n’a jamais vu ni le corps ni le visage, n’est-ce pas une farce ? Ces deux intégristes musulmans ont utilisé la justice de notre pays, les fameuses Chartes, pour asséner un coup à la liberté de la presse. Dans cette épreuve, le courage à lui seul n’a pas suffi. La détermination non plus. Certes, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a encouragé l’éditeur à faire appel de cette décision, mais il était trop tard. Ce qu’il faut comprendre de cette histoire, c’est que les islamistes ne reculeront devant rien pour affaiblir voire détruire notre édifice démocratique. Celles et ceux qui sont en première ligne de cette résistance sont naturellement les plus visés. Encore là, la société civile n’a pas dit son dernier mot. Elle s’organise et multiplie les initiatives citoyennes pour parer aux menaces islamistes et pousser les politiques à prendre leurs responsabilités.

 

Cela fait plus de quatre ans que je suis la cible d’une cabale judiciaire. Elle peut durer encore longtemps. D’ailleurs, c’est le deuxième procès que je subis depuis 2012. Le premier qui s’est conclu en ma faveur concernait trois photos d’un concours de récitation coranique infligé à des enfants de moins de huit ans, dans la fameuse mosquée al-Rawdah des Frères musulmans à Montréal. Le deuxième s’ouvre, au palais de justice de Montréal, le 26 septembre prochain. Pour vous faire une idée plus précise de cette cause, je vous invite à consulter  la page http://djemilabenhabib.com/je-soutiens-djemila. Je ne suis pas la seule à être visée par de telles poursuites. Notons que des procédures de même nature visent  mon amie Louise Mailloux ainsi que les sites Internet vigile.quebec et postedeveille.ca.  Depuis le moment du lancement de ma campagne de soutien, vos lumineux messages ainsi que vos généreux dons n’ont cessé d’affluer, me rappelant à chaque fois combien cet élan de solidarité inattendu me rapprochait de chacun d’entre vous. Dans cette épreuve, j’ai toujours été soutenue de façon exemplaire par mon compagnon, Gilles Toupin, mes parents, Kety et Fewzi, ma famille, mes nombreux amis, mes avocats, des militants laïques et féministes, des organisations locales et internationales vouées à la défense de la démocratie et par tant de personnes anonymes. Vous êtes nombreux à m’encourager. Je sais que je peux compter également sur mon fabuleux Comité de soutien international à l’initiative d’un appel intitulé La liberté d’expression mise à l’épreuve de l’islam politique, publiée, jusqu’à présent, successivement dans Libération, en France, le Frankfurter allgemeine feuilleton, en Allemagne, Le Vif , en Belgique, Le Courrier, en Suisse et  Le Devoir, au Québec.

 

Avant de vous laisser, je tiens encore une fois à vous exprimer toute ma reconnaissance et ma gratitude pour votre incroyable générosité. Je n’aurai de cesse de vous remercier, encore et  encore!

 

Djemila B.