J'écris... - Djemila Benhabib
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J’ÉCRIS…

Après Charlie, laïques de tous les pays mobilisez-vous!

Je suis Charlie, certes… mais je suis Djemila Benhabib, surtout. Et si je suis si bouleversée, c’est probablement parce que j’ai le détestable sentiment de ne pas en avoir suffisamment fait pour éviter cet effroyable gâchis. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Lorsqu’il fallait parler, je l’ai fait pendant des semaines, que dis-je, des mois, des années. Je n’ai jamais eu peur de dire les choses qui habituellement sont tues. Je n’ai pas peur d’exprimer des idées qui fâchent, qui clivent, qui polarisent. J’ai d’ailleurs parfois eu l’impression de déranger. De ne pas être entendue. Trop souvent, je me suis heurtée aux automates de la pensée politiquement correcte. Trop souvent, je me suis cognée à un mur, celui de l’aveuglement, de l’ignorance et de la lâcheté. Fort heureusement, j’ai aussi vu surgir de l’ombre des citoyennes et des citoyens que je ne connaissais pas prêts à affronter une classe médiatique étouffée par le déni et une classe politique trop occupée de calculs électoralistes. C’est à toutes ces personnes anonymes et courageuses, qui m’ont soutenue dans ce difficile combat, que je pense aujourd’hui en écrivant ces pages. Je pense également à mes nombreux amis qui, à travers le monde entier, jour après jour, se battent pour faire reculer la bêtise, l’ignorance et la haine. Vous êtes l’Espoir.

 

Dieu est mort (un peu), Allah est vivant (beaucoup)

 

Je sais bien que Nietzsche a proclamé la mort de Dieu en 1882, mais c’était juste une farce ! Ce philosophe était vraiment à côté de la plaque, vous savez. Enfin, oui et non. Car, en effet, Dieu est mort, si on veut. Mais il a un frère jumeau. Un certain Allah. Et, celui-là, avec ses 99 appellations toujours au singulier jamais au pluriel, tient bon la rampe. Et prend ses aises. Il se sent partout chez lui. La mort d’Allah, ce n’est pas pour demain. D’ailleurs, quels indices pourraient nous informer de cet événement ? Le souffle du vide ? La misère et la grandeur de la condition humaine ? Une orgie de sang ? Quelqu’un a-t-il un jour retrouvé son certificat de décès ou prouvé son existence ? « Dieu est le seul être qui, pour régner, n’ait même pas besoin d’exister », nous rappelle Baudelaire. Allah, je l’ai connu toute petite en tournant les pages de son « grand livre », qui traite de « l’essentiel ». En son nom, on peut haïr et tuer. Écrasée sous le poids de ses injonctions, ma tête restait froide et distante. Et lorsque ma bouche refusait de recracher ce qu’on avait rabâché à mes oreilles, une main pressante virevoltait autour de moi. C’était comme d’avoir la tête dans un carton hermétiquement fermé. J’ai appris à y faire des trous pour pouvoir respirer. Je veux bien croire, comme le répétait Voltaire que « religion forcée n’est pas religion », mais c’est pourtant cet endoctrinement que l’on m’a imposé de la petite école à la grande. Je m’en souviens encore. Et je dirais que tout part de là : de cette mauvaise graine plantée dans la tête et scellée dans le cœur qu’on impose aux enfants dès le plus jeune âge. Le ferment de l’intolérance se trouve dans cet enseignement. À Voltaire, une fois de plus, de nous éclairer : « Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. » On ne saurait mieux dire. Très vite, j’ai compris que je jouais ma vie. Alors, je faisais semblant d’écouter ce qu’on me racontait. Lors -qu’il fallait applaudir, j’acquiesçais en distribuant des sourires à qui en voulait. Mais, en fait, cette vie des châtiments éternels et des gardiens colériques de la foi, je la méprisais. Je m’exilai dans ma propre tête et je vivais une autre vie en secret, dans le silence, souvent dans la souffrance et la culpabilité. Cela s’appelle résister. Ce n’est pas rien. C’est tout. Résister en conceptualisant la liberté. Et la liberté, je l’ai attendue pendant de longues années. J’en ai d’abord eu un avant-goût, en dévorant des pages et des pages de poésie d’Éluard, de Neruda et de Derwich. C’est comme ça que j’ai appris que les mots libèrent. Et les mots des poètes donnent des ailes. Après, il n’y a plus qu’à s’envoler soi-même. Allah n’a pas suivi le même chemin. Il pose toujours des caisses autour des têtes. Sans doute en a-t-il une lui même. Dans mon pays, en Algérie, il est partout. Dans la Constitution. Au Parlement. À l’école. Dans le Code de la famille, à la télévision, au marché, à la mosquée, à l’université, à l’hôpital, à la mairie, dans le taxi. On appelle cela une religion d’État. Un système carcéral, en fait. Allah-potentat coupe des mains. Allah potentat embastille les libres penseurs. Allah-potentat fornique avec des filles vierges dans les bordels du Caire. Allah-potentat se pavane en jet privé entre Paris, Londres et New York en se frottant la panse. C’est halal, vous pouvez vérifier. Et nous, que nous reste-t-il, sinon résister : écrire, dire, dessiner, filmer, danser, chanter, peindre, vivre et aimer ?

 

Charb : le courage derrière un nez en trompette

 

Stéphane Charbonnier, dit Charb, est mort. Cet homme avait le rire facile et l’engagement naturel. Son monde n’était pas centré sur lui-même, mais, au contraire, gravitait autour des autres. Ajoutez à cela le ravissement du dessinateur, comme une part d’enfance, l’émerveillement de voir tout un univers prendre vie sous son crayon et s’empa­rant de ce pouvoir extraordinaire pour interpeller et faire rire ses contemporains. Il y avait chez lui une simplicité renversante, le je-ne-sais-quoi d’un Don Quichotte ivre de justice. Et brusquement, l’épouvante. Le bout du chemin, ce matin du 7 janvier 2015. L’ultime exil dont personne ne choisit le moment.

 

La bêtise la plus noire, celle qui ne connaît que la violence et la brutalité, a frappé, un peu avant midi. En quelques secondes, la nouvelle a fait le tour du monde. Ce cœur d’artichaut sur pattes n’avait pour seule défense que ses crayons. Il ne savait rien faire d’autre de ses mains que griffonner de drôles de petits personnages au teint jaunâtre et au nez en trompette. Dangereux métier que celui de dessinateur de presse. Ça ne rigole plus. Notre époque est tordue. Bizarre. Éclatée. Elle s’enflamme pour des riens, trois traits jetés sur du papier, mais reste indifférente à l’essentiel. L’humanité semble avoir perdu la boussole.

 

Des « pipoles » ont remplacé les penseurs. L’esprit grégaire domine. Nous ne savons plus distinguer l’essentiel du superflu. Nous croulons sous le poids d’un consumérisme effréné. Le verbe compter a éclipsé tous les autres. Nous nous abrutissons d’informations instantanées, de drames, de spectacles, sans savoir quel sens donner à ces événements. L’actualité grimace, bégaye, se vomit elle-même à travers les écrans. On regarde, les bras ballants. On pousse des « Oh ! », des « Ah ! », et puis quoi ? Rien. La prolifération des savoirs spécialisés a produit un incroyable paradoxe : plus nous disposons d’instruments pour sonder le monde, moins nous avons le sentiment de le comprendre. À la longue, cette incompréhension est devenue abyssale. Le passé ne semble plus pouvoir servir à éclairer le présent, encore moins à appréhender l’avenir. Les grandes valeurs qui ont forgé notre pensée, depuis les Grecs, se sont racornies comme peaux de chagrin. Porter un héritage est devenu suspect. Les torches du fanatisme se sont rallumées partout dans le monde. Voltaire est plus que jamais d’actualité. L’ennui ? Presque plus personne ne le lit. Certes, le philosophe exubérant, celui qui toute sa vie a joué à cache-cache avec la censure, est au programme des écoliers français (pour combien de temps encore ?), mais, en retiennent-ils quelque chose ? Et qu’en est-il des autres élèves à travers le monde ?

 

Plus surprenant encore, en ces temps accablants, est l’étrange silence des intellectuels. N’ont-ils rien à dire ? Certains continuent d’ergoter mollement avec cette obsession maladive du juste milieu, cette prétendue neutralité qui n’est le plus souvent que lâcheté. Mais la plupart se taisent. Ils se sentent libres… de ne rien dire ! Surtout ne pas se mouiller. Le sort de leurs semblables les laisse-t-il à ce point indifférents ? Ce silence-là, je l’avoue, demande un talent que je n’ai pas. Par bonheur, une poignée d’irréductibles s’expriment encore. Mais ils sont si peu nombreux. Ils n’en sont que plus estimables. Penser la démocratie est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux mains d’une coterie de pseudo-penseurs veules.

 

Alors, que pouvons-nous faire, collectivement, à l’époque des égoïsmes triomphants ? Faut-il se rési­gner à voir de plus en plus souvent le sang couler ? Je ne peux pas m’empêcher d’y repenser tout le temps : les frères Kouachi hurlent « Qui est Charb ? » Puis, ils font cracher leur kalachnikov. « Vous allez payer, car vous avez insulté le prophète. » Un voile noir s’abat devant mes yeux. Tu ne t’es pas effacé. Tu n’as pas déserté. Tu es tombé. Est-il vrai qu’ils ont baissé les yeux, qu’ils n’ont pas eu le courage de soutenir ton regard ?

Des femmes au printemps

J’ai pensé un temps à intituler ce livre Les femmes arabes ont-elles un sexe ? La question m’est venue alors que j’assistais, en mai dernier, au colloque « Psychanalyse et croyance » organisé par l’Association de formation à la psychanalyse et d’échanges cliniques de Tunis, qui se déroulait à Beït el-Hikma, « la maison de la sagesse », somptueux palais mauresque de Carthage qui accueille l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts. C’est là que j’ai appris de la bouche de l’une des organisatrices, la psychanalyste Nedra Ben Smaïl, que de plus en plus de Tunisiennes se soumettent à une chirurgie de reconstruction de l’hymen avant le mariage, pratique connue sous le nom savant d’hyménoplastie. Elle a prononcé ces paroles tout naturellement, presque comme un bulletin météo. Il faisait doux à Carthage, ce jour-là, ni trop chaud, ni trop froid. Les vagues caressaient les rochers. D’élégantes mouettes dansaient dans le ciel. Les bougainvilliers égayaient les façades des somptueuses villas de style colonial. La vie n’était qu’ondulation. Comme si toutes les particules de ce palais où les conférenciers défilaient les uns après les autres nous berçaient dans un même mouvement pour amortir le choc brutal de certaines réalités postrévolutionnaires au goût amer.

 

 

Des révolutions portées par des femmes

 

Au printemps 2012, j’ai vécu au rythme de l’Égypte et de la Tunisie. Je voulais aller à la rencontre de leurs peuples, capter les émotions de la population, sortir des dépêches de journaux pour saisir à chaud des réalités complexes et contradictoires. Je voulais humer l’air ambiant et cesser de vivre à distance les bouleversements historiques que connaît le monde arabe. Je voulais, surtout, être portée par ce souffle de liberté. Cette liberté, j’ai tenté de la faire vivre dans l’écriture. Parce qu’écrire, c’est pour moi plonger au fond de soi pour y puiser une musique qui n’est pas séparable de celle des autres.

 

Les récits que je ferai dans ces pages sont le fruit de ces voyages durant lesquels j’ai eu l’impression que tout s’était transformé sans toutefois avoir vraiment changé. Certes, mes « sauts » ont été trop brefs, mais comme l’écrit avec raison le journaliste géopolitique français Bernard Guetta, « quelques jours ou même quelques heures suffisent à faire la différence entre une analyse abstraite et le ressenti des choses vues et entendues ».Car il faut bien convenir que c’est en poursuivant mon rêve de l’égalité entre les hommes et les femmes que j’ai parcouru ces deux grands pays. Convaincue que ce combat fait avancer la cause des femmes et celle du genre humain tout entier, je suis aussi persuadée que le prisme de la situation des femmes permet de déterminer le succès ou l’échec des révolutions. Grâce à cet indicateur, nous sommes à même de comprendre les configurations politiques postrévolutionnaires, de cerner les blocages qui crispent les sociétés arabes ainsi que les espoirs qui les animent.

 

Rien dans le cheminement historique des femmes n’est vraiment banal. Bien souvent, leur destinée est un miroir des convulsions de leur société. J’ai marché émue sur les traces de nos pionnières. Une énergie particulière m’a saisie lorsque j’ai parcouru la rue Huda-Sharawi (1879-1947) — vous savez, l’Égyptienne qui a mené dès les années 1920 un combat pour l’égalité des sexes, le droit à l’éducation, le dévoilement des femmes, l’accès à la culture, la condamnation du mariage précoce et la limitation de la polygamie. À bien y regarder, sommes-nous si loin de son époque ? Plus d’un an et demi a passé depuis le début des révolutions en Tunisie et en Égypte, et les acquis des femmes ne m’ont jamais semblé aussi fragiles. Deux dictateurs sont tombés, mais leurs systèmes demeurent largement intacts et les partis islamistes se sont imposés par les urnes. L’éclat des révoltes légitimes des peuples est déjà assombri par le surgissement des contre-révolutionnaires.

 

Comment échapper à cette absurdité ? N’empêche. J’ai avancé sereine parce que tout au long de cette merveilleuse aventure je me suis sentie aimée, soutenue et encouragée par de nombreuses femmes parmi lesquelles je voudrais citer la Tunisienne Faouzia Charfi et l’Américano-Égyptienne Samia I. Spencer. Toutes deux ont poursuivi de brillantes carrières universitaires : la première a jeté son dévolu sur la physique, en plus de développer une réflexion philosophique sur les liens entre science et religion; la seconde s’est consacrée à l’enseignement de la littérature francophone aux États-Unis, son pays d’adoption, en plus de se passionner pour les droits des femmes. Et que dire de l’appui constant de mes amies féministes partout en Europe et en particulier en France et en Belgique ; de l’intérêt soutenu de mes amies féministes au Québec, qui attendaient mes récits avec impatience ; et, surtout, de la combativité de mes amies féministes dans le monde arabe et musulman qui repoussent, chaque jour, les insupportables limites sociales qui leur sont imposées ? Toutes ces femmes suivent comme moi, jour après jour, l’évolution de la situation en Tunisie et en Égypte. Quel que soit notre point de chute sur cette planète, nous sommes toutes convaincues que le destin des unes dépend de celui des autres.

 

Il est bon de le répéter, surtout quand un détestable relativisme culturel tend à détacher les luttes des femmes arabes de celles de leurs consœurs dans le monde pour les larguer dans l’abîme du sous-développement, de la domination et de la soumission. Les gogos qui se laissent berner par cette thèse ne se rendent-ils pas compte que leur aveuglement contribue à noyer le monde arabe dans un océan d’obscurantisme ? Réalisent-ils qu’ils confortent les préjugés de ceux qui n’ont cessé de nous marteler que nous n’étions pas assez « matures » pour prendre en main notre destinée ? Une troisième voie est possible. C’est celle de la démocratie véritable, un projet fondé sur l’espoir d’une nouvelle vision sociétale. Nous voulons y contribuer. La démocratie ne se fera pas sans les femmes !

Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident

Dans des sociétés avides de liberté, la responsabilité première de l’écrivain est d’exercer pleinement la sienne afin de mettre en lumière les enjeux fondamentaux de son temps, à commencer par les rapports entre les femmes et les hommes. Y a-t- il une réalité sociale plus brûlante que la situation des femmes ? Comment prétendre à la liberté en réduisant les femmes à des ombres noires sans nom et sans visage ? Pourtant, ce sont elles que l’on veut enchaîner dans le passé. C’est par elles que le scandale arrive. C’est contre elles que se construisent tous les discours périmés. Ce sont elles qui rasent les murs, humbles et soumises, s’excusant presque d’être nées, marchant derrière leurs hommes qui jettent de temps en temps un regard en arrière pour s’assurer que leur propriété est toujours là.

 

Si l’écrivain aspire à jouer pleinement son rôle d’éveilleur de conscience, il doit accepter de se mettre en danger pour explorer le passé dans ses moindres recoins. Si l’on veut que la liberté existe, il faut l’exercer. Car elle n’est pas une abstraction ; elle prend forme dans l’action. Pour moi, elle est une quête permanente. La liberté commence par l’appropriation de son propre corps. C’est dans le refus de cette appropriation que réside d’ailleurs la grande plaie des sociétés arabes et musulmanes, une plaie qui s’est formée à même le texte coranique. Tant et aussi longtemps que l’islam restera tenaillé par l’angoisse du sexe, il ne pourra se libérer de ses démons. Dès lors que le Coran s’est confondu avec le phallus, pourquoi s’étonner de l’engouement de quelques croyants à chercher dans les Écritures la justification de leurs privilèges de mâles ? Dès lors que le sacré a servi d’antichambre au désir du Prophète, comment désamorcer les jubilations malsaines de certains zélés contemporains ? La femme du Coran n’est-elle pas vue comme un objet ? N’est-elle pas subordonnée aux désirs de l’homme? Ne doit-elle pas traverser l’histoire en silence, la tête baissée, les mains pures et porter sur ses épaules l’honneur de tous ? Son corps, objet de la fitna (sédition), n’est-il pas un obstacle à son émancipation ? N’est-ce pas en le camouflant qu’elle peut espérer gagner son petit coin de paradis ? On n’insistera jamais assez sur l’enjeu majeur qui sous-tend cette discrimination : les rapports hommes-femmes. Et c’est bien de cela qu’il s’agit. C’est pourquoi il est indispensable pour tous ceux et celles qui aspirent à l’égalité de réinventer de nouvelles formes d’organisation sociale.

 

L’ambition des wahhabites : un balayage islamiste du Maroc à l’Indonésie

 

L’URSS va envahir l’Afghanistan le 24 décembre 1979. Khomeiny vient de jeter les bases de sa révolution. L’islam politique a le vent en poupe. L’Arabie saoudite se voit jouer un rôle de pivot. Son ambition : substituer au nationalisme arabe le wahhabisme et réussir un balayage islamiste de l’Indonésie au Maroc. Objectif qui passe d’abord par un renversement des régimes arabes « laïques » et « impies », c’est-à-dire « socialistes ». La Syrie, l’Irak, l’Égypte et l’Algérie sont clairement en ligne de mire. D’autres pays comme la Jordanie le sont aussi mais pour d’autres raisons. Le Pakistan, lui, mettait ses énergies dans l’Asie centrale de façon à cimenter l’unité islamique et à en devenir le garant dans la région. Dans le Maghreb et au Moyen-Orient, l’approche est différente. Pour déstabiliser les régimes arabes « mécréants », le Royaume fonde ses espoirs dans des organisations islamistes locales (financées avec les pétrodollars) qui, le moment venu, vont créer des zones d’insurrection.

 

À court terme, leurs actions visent principalement à encercler le plus possible les États pour les pousser sur le terrain glissant des « compromis ». Pour ce faire, les islamistes se fixent comme objectif immédiat de se débarrasser des éléments les plus gênants, constitués essentiellement de démocrates laïques libéraux de gauche et d’éléments appartenant aux minorités linguistiques et religieuses, telles que les Kabyles en Algérie et les coptes en Égypte.

 

Quelque chose de pourri dans le royaume wahhabite

 

On ne le dira jamais assez, al-Qaïda n’est que le bras armé d’une certaine vision de l’islam véhiculée par le wahhabisme. Tout comme la Gestapo trouvait le sens de son action dans l’idéologie nazie, al-Qaïda trouve le sien dans l’islam politique. Cette relation n’est pas un détail superflu ou cosmétique ; en tenir compte et l’intégrer dans l’analyse permet de poser les assises d’une stratégie cohérente de lutte contre le terrorisme.

 

Thomas L. Friedman, dans le New York Times, fait remarquer à juste titre que Ben Laden est un pur produit du wahhabisme, idéologie officielle du royaume des Saoud. Il insiste sur la complicité de l’Arabie saoudite et du Pakistan dans la création et le financement de cette nébuleuse internationale. « Pourquoi s’en préoccuper ? Parce que c’est le coeur du problème. » S’il se réjouit de l’élimination de Ben Laden, il doute de l’efficacité de la lutte antiterroriste car l’idéologie wahhabite est malheureusement toujours bien en selle. « Les wahhabites bénissent le régime saoudien qui se passe de toute élection, et le régime les bénit avec de l’argent tout en leur laissant le champ libre en matière de religion. Le seul défaut de ce système, c’est qu’il fabrique des jeunes Saoudiens qui n’ont rien d’autre qu’une éducation religieuse, et qui sont ensuite recrutés pour devenir des terroristes style 11- Septembre ou des spécialistes des attentats suicides », explique Friedman.

 

L’analyse du chroniqueur américain va dans le même sens que celle de Mai Yamani, Saoudienne, fille d’un ancien ministre du pétrole établie en Europe, auteure du livre The Cradle of Islam (« Le berceau de l’islam ») qui prédit que tant et aussi longtemps que l’usine à fabriquer le terrorisme — le wahhabisme — restera intacte, on ne pourra prétendre l’éradiquer. « Le wahhabisme tel un cancer a ses métastases, […] maintenant que Ben Laden a été éradiqué, il ne faut plus retarder la suite de la thérapie […]. Pendant les années 1980, l’Arabie saoudite a dépensé quelque 75 milliards pour la propagation du wahhabisme, le financement d’écoles, de mosquées et d’organismes de bienfaisance partout dans le monde islamique, au Pakistan, en Afghanistan, au Yémen, en Algérie et ailleurs. Les Saoudiens ont continué ces programmes après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 […], les pirates de l’air du 11-Septembre étaient aussi issus de l’idéologie exportée par l’Arabie wahhabite (15 des 19 hommes qui ont mené ces attaques terroristes ont été choisis par Ben Laden parce qu’ils partageaient la même origine et la même éducation que lui), et l’usine d’idées wahhabites fanatiques reste intacte. » Yamani considère que si l’on ne combat pas cette idéologie, Ben Laden continuera, même mort, à faire des émules. Il faut comprendre que si la guerre contre le terrorisme n’est pas menée de pair avec une lutte contre l’idéologie et les réseaux financiers qui le soutiennent, elle ne fait que renforcer l’islamisme et servir les intérêts immédiats du complexe militaro-industriel américain.

Ma vie à contre Coran

J’ignore comment naissent les écrivains. Je ne sais pas si j’en suis un. Je sais seulement qu’un soir j’ai glissé mes doigts sur le clavier et je ne m’en suis plus détachée. Les phrases coulaient tel un torrent et je n’ai pu les arrêter. Elles tombaient les unes après les autres, déréglant jusqu’à mon horloge biologique et me vouant à de nombreuses nuits d’insomnie. Si mes nuits devenaient de plus en plus courtes, mes journées, elles, n’étaient jamais suffisamment longues. Le temps filait telle une étoile. La frénésie des mots me montait à la tête. Et cette langue ne cessait de me jouer des tours. Tantôt, pour m’enfanter, me renouveler, me faire grandir, tantôt pour me laisser mourir comme une loque. Une chose est sûre, mes rencontres avec l’écriture devinrent de plus en plus accaparantes. C’était un peu gênant, mais je ne pouvais rien y faire. Prise à mon propre piège, je n’y échappais ni le jour ni la nuit. Le centre de gravité de mon existence se déplaçait peu à peu. Toutes ces heures de travail incalculables m’éloignaient de ma fille. Frida est blottie contre ma mère. Elle vient d’écouter ses comptines africaines qu’elle aime plus que tout. Elles s’abandonnent l’une à l’autre. Elles dorment toutes

 

les deux paisiblement l’une dans l’autre. Les persiennes sont fermées. Nous sommes à Paris depuis trois semaines. Que cette ville est inspirante ! Paris est un pays en soi. C’est la terre entière à nos pieds. Mon père vient discrètement me voir dans ma chambre : « Alors ça avance ? Il y a du café si tu veux », me dit-il avec une tendresse infinie. J’aime l’odeur du café qui embaume la maison. J’aime aussi celle du thé vert à la menthe.

 

Écrire, c’est être à l’écoute des autres et aller à leur rencontre. Écrire, c’est accepter de descendre avec un scaphandre dans les bas-fonds de son inconscient tout en sachant que ça peut faire mal. Au fil des semaines, je m’enfonçais dans mon histoire et dans les dédales de mes réflexions. L’écriture est fièvre et envoûtement. Quelques mois plus tard, j’accouchais d’un livre comme j’accouchai de mon enfant. Oui, j’ai porté ce livre dans mon ventre de la même manière que j’ai porté Frida, avec amour et passion. Sans ce feu ardent de la vie qui m’habite jour et nuit, je n’aurais jamais survécu aux épreuves. Mon soleil m’a toujours rattrapée pour me propulser dans l’espérance et me tirer vers la vie. Je me rêvais pourtant un autre destin. Écrire des histoires. Seulement, lorsqu’est venu le moment de la création à travers mon premier (et unique) atelier d’écriture théâtrale à Saint-Denis en mars 1996, je suis restée coincée dans mon passé. Oran m’avait submergée et engloutie. Impossible de résister à sa force centripète. Face à elle, je n’étais que poussière. J’accostais au théâtre d’Oran, baptisé Abdel-Kader Alloula après l’assassinat de ce dernier.

 

Je ne suis qu’une femme ordinaire. Je ne me sens pas l’âme d’une personne à la destinée exceptionnelle. Ma seule motivation à écrire ce livre était de permettre à chacun de nourrir sa propre réflexion sur l’islamisme politique et de rendre l’expérience algérienne plus compréhensible. Cette expérience unique et universelle montre comment une idéologie jalonnée de mépris pour la pensée et la vie humaine se fraye un chemin dans un pays qui a failli s’affranchir et qui s’est finalement perdu en cours de route. Croyez-moi, lorsque j’ai quitté Oran, je n’avais qu’une seule envie : oublier. Ce que nous avions vécu était trop dur. J’étais accablée et meurtrie par tant de barbarie. Ma première année à Paris fut terrible. Ma fragilité me trahissait sans arrêt. Maîtrisant mal ma nervosité, je passais du rire aux pleurs en une fraction de seconde, sans transition aucune. Mon expérience, je la croyais scellée pour toujours dans les caveaux de l’Histoire. Je pensais qu’en Occident plus rien ne pouvait contrarier ma liberté. La menace islamiste ne serait qu’un lointain souvenir sordide. J’espérais pouvoir vivre une vie « normale » sans trop d’histoires, comme tout un chacun. J’avais tout faux. J’ai réalisé à quel point le monde n’était qu’un, que cet Occident que je croyais au dessus de toute menace islamiste était tout aussi vulnérable que l’Orient. Pour moi, l’interconnexion de ces deux parties devenait chaque jour un peu plus évidente.