L’esprit de secte et le lynchage médiatique - Djemila Benhabib
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02 Mar L’esprit de secte et le lynchage médiatique

Via Le Journal de Montréal(Québec), L’esprit de secte et le lynchage médiatique

 

Il est fascinant de voir comment certains courants idéologiques se manifestent d’abord publiquement par le lynchage de ceux qui contredisent leur catéchisme. Leur principale occupation politique et médiatique semble être de nous dire ce que nous avons le droit de dire ou ne pas dire. Ce sont des contrôleurs de la parole publique, des policiers de l’opinion. Ils surgissent dans l’actualité pour excommunier les déviants idéologiques, pour fustiger ceux qui doutent trop ouvertement de leur lecture de la société. Ils traquent les dissidents et veulent les exposer publiquement.

Et lorsque quelqu’un s’éloigne trop de la ligne, lorsqu’il transgresse, volontairement ou involontairement l’orthodoxie, on se jette sur lui pour le lyncher. On lui donnera une contravention idéologique. Ce sera généralement un mot en phobe. Ou alors, on se contentera de dénoncer le réactionnaire qui rode. Dans certaines institutions qui se réclament pourtant de la tolérance intellectuelle et du débat fructueux entre personnes d’avis contradictoires, cela peut transformer le contrevenant en infréquentable professionnel. On fera ce qu’il faut pour l’en évacuer. Dehors l’indésirable!

Le rituel est connu : un personnage public est accusé de dérapage, les sirènes d’alarme sonnent. On se demande d’abord : comment est-ce possible? Comment peut-on oser dire autre chose que le catéchisme officiel ? Comment peut-on, par exemple, ne pas porter l’étiquette qu’il faut porter lorsqu’on parle de la société? On le demandera avec encore plus d’efficacité en collant une date à cette question. Par exemple : comment est-ce possible en 2016 de dire telle ou telle chose? C’est très efficace l’argument de la date : cela vous permet immédiatement de faire passer vos contradicteurs pour des arriérés.

Ensuite, on travaille à détruire la réputation. On collera de plus en plus une étiquette infamante au suspect du moment. On dira alors d’un tel qu’il est controversé, d’un autre qu’il est un provocateur. Ou encore, on contestera la valeur intellectuelle d’une intervention en disant de celui qui la commet qu’il n’est tout simplement pas sérieux ou crédible. Il faut ficher l’intrus à la porte de la vie publique. Ou alors, le transformer en caricature et ne retenir de ses propos que ceux qui excitent des lyncheurs. On ne mentionnera son nom que pour susciter la moquerie ou la haine.

Évidemment, dans la secte, il y a plusieurs interprétations du dogme, alors les gens qui y communient en viennent à s’excommunier entre eux! On se souvient des années 1970 : il y avait une floraison de sectes marxistes. Entre elles, elles s’excommuniaient. Laquelle était la bonne gardienne du dogme, laquelle ne l’était pas? Aujourd’hui, le marxisme n’est plus vraiment à la mode, mais d’autres sectes lui ont succédé pour exciter les passions idéologiques. Et on retrouve de la même manière ces courants se livrer aux délices de la guerre civile idéologique.

 Ces courants idéologiques ont un immense pouvoir qui leur est reconnu par certains médias: celui de faire ou défaire les réputations. C’est par crainte de subir leurs réprimandes qu’ils sont plusieurs à se taire publiquement, tout en confessant en privé leur exaspération devant les grands prêtres qui veulent réguler la parole publique. On les entend souvent dire: oh que j’aurais des choses à dire, mais je ne veux pas qu’on me colle une vilaine étiquette. On les comprend: personne n’aime être désigné à la vindicte publique par les ayatollahs du clavier.

Évidemment, le pouvoir de ces courants fanatiques se dissipe dès lors qu’on ne leur reconnait pas ce monopole qu’ils réclament sur la définition de la vertu. Il suffit, en quelque sorte, de devenir indifférent aux certificats de bonne conduite idéologiques décernés par les lignes de vertu pour d’un coup retrouver sa liberté d’expression. On ne sera pas aimé. Mais en un sens, est-ce que c’est si grave? Que des adversaires qui jouent au chantage moral avec l’opinion publique nous détestent, c’est peut-être le prix à payer pour se libérer de leur tutelle.

Ce n’est pas toujours agréable. Mais la vie publique n’est pas un séminaire délicat, où de charmants collègues s’échangent poliment des arguments. Évidemment, elle devrait l’être mais ce n’est pas le cas. On devrait pouvoir se respecter entre contradicteurs, mais plusieurs ne veulent pas de ce débat civilisé. Dès lors, on se posera la question: est-ce qu’on acceptera les règles édictées par les courants idéologiques intolérants, en consentant dès lors à évoluer dans le périmètre très étroit de la respectabilité publique qu’ils tracent, ou est-ce qu’on décide de s’en ficher, et dire ce qu’on a à dire, même si des énervés chercheront à nous humilier ?

À chacun de répondre à sa manière.

 

Mathieu Bock-Côté

Via Le Journal de Montréal(Québec), L’esprit de secte et le lynchage médiatique

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