Ma vie à Contre-Coran - Djemila Benhabib
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18 Août Ma vie à Contre-Coran

Quand on leur dit que le voile est taché de sang pourquoi ne nous croient-ils pas?

 

Katia Bengana, mon hirondelle (Ma vie à contre-Coran)

 

Je me rappelle cette journée du 25 mars 1994, qui suivait les vacances de Pâques, une journée qui coïncidait avec la fin de l’ultimatum du GIA (Groupe islamique armé) ordonnant aux femmes le port du hidjab. Un immense vide régnait en moi. Il faisait merveilleusement beau. Le réel était devenu d’une innommable étrangeté. Il soufflait sur Oran un vent de mort. Notre ami Alloula, ce géant du théâtre, avait été assassiné le 10 mars par deux terroristes, à deux pas de chez lui, en plein centre-ville vers 21 heures alors qu’il se rendait au Palais de la culture pour donner une conférence.

 

Une question taraudait mon esprit ainsi que celui de millions d’Algériennes : « Demain, allais-je me mettre un foulard sur la tête pour aller à l’université ? » L’idée de le faire m’a effleuré l’esprit une seconde. Idée sordide que j’abandonnai aussitôt. « Combien serions-nous à sortir “la tête nue”? » me disais-je encore et encore. J’avais décidé de défier le destin et de jouer avec la mort. Le lendemain matin, le coeur battant à tout rompre, j’ai jeté un regard par la fenêtre essayant de repérer les « têtes nues ». Il était trop tôt. Néanmoins, j’ai aperçu deux de mes voisines qui portaient le foulard, chose qu’elles ne faisaient pas habituellement.

 

Mauvais signe

 

La peur coulait dans mon corps. Les jambes tremblantes, j’ai franchi le seuil de la porte sans dire un mot à ma mère, momifiée par l’inquiétude. Quitter la maison devenait une expédition à hauts risques. À chaque coin de rue, la mort guettait les têtes nues. J’avais la gorge sèche et le visage pâle. Le chemin de l’université, que je connaissais par coeur depuis quatre ans déjà, me paraissait comme l’Himalaya à escalader. J’ai fait quelques pas et ai aperçu des écolières vêtues « normalement ». J’ai lu dans leurs yeux la même peur que la mienne. J’ai immédiatement pensé à leur mère, à la mienne, à toutes les mères d’Algérie, qui avaient eu cet immense courage d’envoyer leurs filles à l’école et de faire ainsi un pied de nez à l’une des organisations terroristes les plus redoutables au monde. Sur ma route, j’ai croisé d’autres regards de femmes dont la force n’avait d’égale que leur soif de liberté. J’ai échangé des sourires avec toutes les « têtes nues ». Une folle émotion m’étreignait. J’étais témoin d’une extraordinaire victoire.

 

J’étais en fête, avec toutes les « têtes nues », pour célébrer le courage de Katia Bengana, assassinée à la sortie de son lycée à quelques mètres seulement de sa maison, à l’âge de 17 ans, le 28 février 1994 à Meftah. Katia avait refusé de porter le voile. Une semaine avant son assassinat, elle avait déclaré à sa mère : « Plutôt mourir que de porter contre ma volonté ce hidjab. Et si un jour j’y étais obligée, je porterais la robe kabyle, habit traditionnel de l’Algérie profonde, mais jamais ce voile qu’on veut nous imposer par la force. » Les paroles de Katia ont résonné dans ma tête toute la journée. Ce jour-là, j’ai fait le serment de ne jamais oublier son sacrifice. C’est pourquoi j’ai une aversion profonde pour tout ce qui est hidjab, voile, burqua, niquab et tchador. Katia, jamais au grand jamais la barbarie n’aura raison de tes sacrifices. Je ne t’oublierai pas. Je ne te trahirai pas.

 

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